LETTRE

DE

Monseigneur l'Evêque de St-Brieuc

Bien chers messieurs,

C'est un vrai drame, mais un drame douloureux, que votre expulsion et la violation de ma maison des Cordeliers confiée à votre vigilance et à votre dévouement éprouvés.

Ces estafettes qui parcourent, la nuit, les rues de la ville ; ces ordres qui se transmettent à voix basse ; cette alerte qui mobilise officiers et soldats ; ce peloton d'exécution qui marche dans l'ombre et sans bruit, de peur de réveiller les habitants, et avec eux les protestations indignées de la justice et de l'honneur foulés aux pieds ; ces escadrons qui barrent les issues et protègent l'attentat contre une explosion possible de l'honnêteté populaire ; ces coups qui s'acharnent aux portes et auxquels le silence de la nuit donne une étrange sonorité ; cette escalade, cette entrée dans la place par une porte ignominieuse, et que d'aucuns ont trouvée de circonstance ; l'invasion sacrilège de votre incomparable chapelle par la brèche d'une porte brisée, tout cela avait quelque chose de tragiquement sinistre.

Mais le spectacle fut grandiose et impressionnant dans chapelle. C'est là, au pied de l'autel, de cet autel qui était autrefois, aux siècles que nos modernes humanitaires qualifient dédaigneusement de féroces, un abri inviolable, c'est là que vous vous étiez réfugiés dans la prière. A l'exemple du Grand Trahi du Jardin des Oliviers, c'est moins pour vous que pour les traîtres et les bourreaux que vous priiez.

Parmi les acteurs de cette scène lamentable, il y avait de braves gens qui n'avaient pour vous et pour votre haute mission que sympathie et respect, mais dont la conscience, embarrassée par les soucis de la vie, succombait sous une discipline de fer. Vous les avez excusés sans amertume au coeur. Votre foi vous a fait trembler pour les autres. Se dissimuler sous l'anonymat d'un mandat qui vient de plus haut, peut être chose possible au regard des hommes. Mais le Dieu des Justices pénètre les consciences, et sait, à travers les passions du coeur humain, découvrir les racines des responsabilités. Il en demandera un jour un compte sévère.

C'est Lui, citer Monsieur le Supérieur, c'est ce Dieu des Justices que vous teniez dans vos mains, en cet instant solennel. C'est Lui qui a mis sur vos lèvres cette calme et noble protestation dont je vous remercie ; c'est Lui qui a arraché à votre coeur, à celui de vos dévoués collaborateurs, de vos chers enfants, des amis fidèles qui avaient tenu à passer avec vous cette veillée des armes, cette acclamation : « Vive Dieu ! Vive le Christ, quand même ! »

La force brutale eut une fois encore le dernier mot. C'est sur le droit piétiné que marchèrent, en se retirant, les exécuteurs, tandis que prêtres, élèves et tous les fidèles que l'heure matinale n'avait pas surpris, escortaient, jusqu'à l'église Saint-Malo, ce Dieu qui est vérité, que la Sainte-Ecriture appelle le Dieu des Sciences, et qui, pendant tant d'années, fit, de cette illustre Maison des Cordeliers, un foyer intense de lumière et de charité dans la région dinannaise.

Puissent ce Miserere, ce Parce Domine, ce Pitié mon Dieu, dont les accents déchirants firent bientôt pleurer les échos de la vieille église, attirer du Ciel, sur ceux qui ont coopéré, a ce coup de force sacrilège, miséricorde et pardon !

Et maintenant, bien chers Messieurs, de ces attentats inexplicables, cherchons, en faisant notre examen de conscience, à dégager les mobiles.

Pourquoi avez-vous été brutalement chasses de cette antique maison ? N'étiez-vous donc à Dinan que des parasites inutiles et ruineux ? Mais vous contribuiez, dans une large mesure, à la richesse d'une ville, qui voit tarir les unes après les autres, les sources de sa prospérité, et qui descend, à l'exemple de tant d'autres cités, sous la poussée d'une persécution folle, les pentes de la décadence et de la ruine. C'est par centaines de mille francs que des économistes, non suspects, ont calculé le detriment matériel résultant de la disparition des Cordeliers.

Ne répondiez-vous pas à un besoin, et la confiance des familles vous faisait-elle défaut ? Mais les élèves vous venaient de toutes parts. Jamais votre clientèle scolaire n'avait été plus nombreuse, jamais mieux assise votre réputation d'éducateurs éminents.

Manquiez-vous de compétence littéraire et scientifique ou de valeur pédagogique ? Mais la plupart d'entre vous aviez les plus hauts grades universitaires et quelques uns des grades, d'un autre ordre, qui attestaient une culture intellectuelle des plus soignées et des plus intenses.

Ne faisiez-vous pas bonne figure devant les jurys d'examens ? Mais, ces jours-ci, les colonnes de journaux ne suffisaient pas à enregistrer les succès de vos élèves devant les Commissions académiques, qu'on n'oserait taxer de partialité à leur endroit. D'aucuns ont été jusqu'à se demander si ces succès même n'avaient pas été votre principal crime. Je ne veux pas m'arrêter à cette pensée, bien que je n'ignore pas que le coeur humain est insondable dans ses abîmes.

Est-ce que la propriété de votre école était mal assise ? Mais cette propriété est fixée par un testament indiscutable, et ce n'est ni au sequestre, ni à je sais quel établissement attributaire qu'elle doit aller.

Des cendres du testateur, M. Bertier, qui reposent dans la chapelle profanée, en sont le garant ; et, vous l'avez dit en termes saisissants, cher monsieur le Sup rieur, s'il avait pu se lever de sa tombe, avec quelle énergie ce vénérable prêtre n'eût-il pas protesté contre la violation et le mépris de ses volontés les plus formelles !

Ce n'est pas seulement au lieu et place des morts c'est au nom des vivants que j'élève ma protestation la plus énergique contre la violation du droit de propriété qui vient de se commettre ; au nom de ces chers enfants arrachés à vos bras et à votre coeur ; au nom de leurs familles honorables violentées dans leurs libertés et frustrées dans leurs espérances ; au nom de tant d'anciens élèves, de tant de prètres, l'honneur de mon Diocèse ; en votre nom, chers Messieurs, à qui l'on voudrait ravir le droit qu'a tout citoyen de se dévouer et de se rendre utile à son pays ; au nom de cette ville de Dinan, qui m'est si sympathique et si chère, dont on lèse les intérêts et à laquelle on inflige une honte quelle ne mérite pas.

Oui, une honte et un déshonneur ; car si aucune des raisons que je viens d'invoquer pour justifier votre expulsion ne subsiste, comment la qualifier ? C'est un abus de pouvoir, c'est un acte arbitraire et de tyrannie, c'est une spoliation.

Or, tout cela, dans une société civilisée, entraîne une flétrissure. Cette flétrissure s'aggrave, dans l'espèce, de raffinements de barbarie que rien ne peut excuser, et qui ont soulevé, par leur malhonnêteté, la réprobation de ceux-là même qui ne sont pas d'ordinaire avec nous.

Ces violences, on pouvait les éviter. Il n'y avait qu'à procéder un mois plus tôt. Il n'y avait qu'à prévenir la rentrée. Il semble qu'on les ait voulues. Y a-t-il donc un charme étrange, une saveur malsaine dans les vexations exercées contre autrui, dans la dilapidation de ses biens, dans les atteintes contre sa personne, qu'on n'ait pas voulu s'en priver.

Votre noble attitude, mes bien chers Messieurs, vos fières paroles, cher Monsieur le Supérieur, celles de M. le Curé de St-Malo, le précoce courage de vos chers enfants qui n'oublieront pas cette date honteuse du 4 novembre 1907, et qui puiseront dans son souvenir, comme un heureux choc en retour, la résolution virile d'être de grands chrétiens et d'utiles citoyens ; l'indignation, les sympathies, les marques de respect et de dévouement, les hospitalités, après un déménagement homérique, de la partie saine de la ville, les vastes locaux mis à votre disposition avec un admirable désintéressement, et dont je veux exprimer ici ma personnelle reconnaissance tout cela a effacé dans une large mesure, la flétrissure, et a donné, une fois de plus, à votre Evêque, au milieu de ses deuils sans trêve, la joie de se sentir fier de ses prètres et de ses ouailles.

Maintenant, tandis que sous une autre forme, votre dévouement à l'enfance et à la jeunesse saura trouver son aliment, des revendications vont être exercées devant les tribunaux par les ayants-droits, et si solide est leur base juridique, que le dernier mot, je n'en veux pas douter, restera à la justice et le stigmate à la tyrannie.

Je vous bénis, chers Messieurs, d'un cœur plus affectionné et dévoué que jamais.

JULES-LAURENT,
Evêque de St-Brieuc et Tréguier.


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