L'EXPULSION DES CORDELIERS
La dernière nuit
Dinan, 4 novembre.
Jamais je n'oublierai la nuit lamentable, la dernière avant l'expulsion, que je viens de passer à l'École des Cordeliers.
La soirée du dimanche est déjà avancée quand j'y arrive avec mon excellent ami M. Louis Larere, le distingué défenseur de l'École, qui tenait, lui aussi, à se trouver en ces heures de deuil, aux côtés du vaillant supérieur, M. le chanoine Le Fer de la Motte, près de ses dévoués collaborateurs, messieurs les professeurs des Cordeliers.
Le spectacle qui nous frappe à chaque pas est une poignante tristesse. A la porterie, dans deux ou trois chambres, de la paille est étendue et c'est sur cette paille que maîtres et élèves prennent un peu de repos, tous les meubles ayant été enlevés en glande hâte.
C'est dans ces misérables conditions que, dans une pièce attenant au réfectoire, nous trouvons M. Le Fer le la Motte et M. le chanoine Le Covec, curé-doyen de Saint-Malo dee Dinan.
Une tristesse mortelle plane clans les longs couloirs sombres, dans les classes vides et sonores si pleines, il a quelques jours seulement, de mouvement et de vie.
C'était se tromper une fois de plus, avec la naïveté dont nous sommes incurablement atteints, sur le libéralisme (??) du gouvernement. En commettant, un mois après la rentrée, son acte arbitraire, il l'a doublé d'une canaillerie qui a révolté toute la population dinannaise quelques sectaires haineux et quelques imbéciles mis à part.
Avant l'Expulsion
Les heures passent lentement. On pense bien que le crochetage de l'École aura lieu aux premières 1ueurs du jour (contrairement à la loi, il devait avoir lieu eu pleine nuit), mais, malgré tout, un espoir subsiste pour beaucoup qu'il sera encore reculé et alors... alors on échafaude des plans pour remédier au mal déjà commis.
Ce que je remarque parmi tous ces prêtres, parmi ces jeunes gens, c'est, malgré tout, leur entrain, leur crânerie.
En huit jours - car le gouvernement a commis l'infamie de n'accorder aux Cordeliers que huit jours pour enlever l'énorme matériel de l'école - en huit jours, dis-je, ils ont, s'entraidant les uns les autres, tout déménagé.
Ils ont effectué les travaux les plus durs, les corvées les plus rudes, rendus plus pénibles encore par l'inclémence du temps. Ils se sont nourris pendant ce temps là, Dieu sait comme, et pour se refaire, la nuit, ils avaient la ressource de dormir assis sur une caisse ou allongés dans la paille.
Dormir ! sommeiller plutôt dans l'attente énervante d'un réveil brusque à l'arrivée des crocheteurs. Et malgré tout, je le répète, prêtres et jeunes gens sont restés pleins d'un entrain admirable et du jolie crânerie.
Quatre heures du matin. La nuit claire s'est voilée d'une brume froide qui pénètre. Nous sommes quatre ou cinq dans le jardin écoutant les moindres bruits. Le trot d'un cheval le long des Grands Fossés, nous donne l'éveil. A quatre heures les estafettes ne courent qénéralement pas les rues.
On porte évidemment des ordres aux officiers qui commandent les escadrons désignés pour établir les barrages.
Nous ne nous étions pas trompés. Quelques instants plus tard, on signale l'arrivée de deux voitures devant le grand portail. Ce sont les voitures qui contiennent les crocheteurs et leurs instruments de cambriolage. Comme on l'avait fait à St-Brieuc, les becs de gaz furent immédiatement éteints ! Nous comprenons admirablement ce geste, il est des besognes qui ne se font que dans les ténèbres ; jusqu'à ces derniers temps leurs auteurs n'étaient pas protégés par leurs gendarmes.
Le Crochetage
Il est cinq heures et demie quand arrivent deux escadrons de hussards qui établissent des barrages place des Cordeliers, Grande Rue, rue de la Garaye, de l'École et de la Lainerie. Une nuée de gendarme arrivent également sous la conduite du capitaine Richer, qui n'eut pas, cette fois, l'occasion de se signaler.
De nombreuses personnes, averties par la cloche de l'École qui sonne le tocsin, commencent à se masser derrière les inflexibles barrages.
A six heures moins quelques minutes arrivent M. Magre, sous-préfet de Dinan, M. Fraysse, inspecteur de l'enregistrement, et M. Derré, commissaire de police. Ils s'arrêtent devant la porte principale, place des Cordeliers. Près d'eux se tiennent un sous-officier et quatre hommes de la compagnie d'ouvriers en garnison à Rennes : ils sont pourvus de pioches, le haches, le masses et de pics, de tous les objets en un mot nécessaires au cambriolage. Quelle honte de voir des hommes revêtus d'un uniforme français condamnés à ces basses besognes !
A six heures précises, M. le Sous-Préfet donne l'ordre de commencer les opérations. M. Derré s'avance alors vers la porte et frappe trois coups qui restent sans réponse. Ensuite un trompette de hussards fait les trois sommations légales. Même silence. Les crocheteurs essaient alors quelques pesées sur la porte, mais on se rend compte qu'elle est solide et le sous-préfet, suivi de ses acolytes, des gendarmes et des crocheteurs, quitte la place des Cordeliers pour chercher une entrée plus facile à démolir.
Ils trouvent - elle était trouvée depuis longtemps - une porte qui ouvre sur la rue de l'École, en face de la rue du Bignon. Deux ouvriers de la section escaladent le mur et font sauter la porte qui ne résiste guère et tonte la bande s'introduit dans la place.
Il était à ce moment, six heures un quart, or le lever lu soleil n'avait lieu qu'à six heures cinquante-deux.
M. le Sous-Préfet, le capitaine de gendarmerie et le commissaire ont commis une monstrueuse illégalité. Ils venaient, disaient-ils, pour assurer l'exécution d'une loi, mais cette même loi leur interdit d'instrumenter avant le lever du soleil. On était en droit d'attendre que les représentants de la loi sauraient eux-mêmes se conformer à ses prescriptions. Ils ne l'ont pas fait. Aussi lorsque quelques instants après, devant la porte de la chapelle, M. le sous-préfet disait : « Ils ont une drôle de manière de respecter la loi » aurait-on pu lui répondre qu'ils venaient de la violer d'une manière flagrante lui et les siens.
Encore faut-il faire une différence entre la loi d'ordre général et de sécurité qu'ils enfreignaient et la loi spéciale, la loi d'exception contre laquelle protestaient les Cordeliers.
Le faible portail démoli. il fallait pénétrer dans l'établissement. Une allée s'offrit aux regards du sous-préfet et des crocheteurs, allée quelque peu encombrée de matériaux variés mais par laquelle il fallait passer coûte que coûte. Par un effet admirable de circonstances, les exécuteurs de la loi étaient tombés sur la porcherie et c'est par l'allée des cochons qu'ils débouchèrent dans le jardin de l'École.
A la Chapelle
Dès cet instant, la bande se rue à travers les différentes pièces des bâtiments, cherchant les prêtres et les élèves à expulser.
Ils étaient, nous étions tous réunis à la chapelle. À cinq heures et demie, dès que l'expulsion avait paru imminente, M. le Supérieur avait ordonné de s'assembler tous au pied de l'autel.
Il fait une nuit noire, que perce seulement la faible lueure de deux on trois bougies. Près de M. le Supérieur,avec M. le curé de St-Malo et M. Louis Larere dont j'ai déjà signalé la présence, se trouvent MM. Nicolas, du Passage, Clément et de Milleville.
M. l'abbé Duchesne récite la prière du matin que tout le monde répond. Puis c'est le silence, un silence lourd, plein de frissons.
Une demi-heure angoissante se passe ainsi. On n'entend rien de ce qui se passe au dehors, rien que l'appel endeuillé de la cloche. Deux ou trois fois seulement les rumeurs de la foule nous parviennent.
Entre six heures et demie et sept heures moins le quart, des voix se font entendre devant la grande porte de la chapelle.
« Ils sont là, » dit le Sous-Préfet, qui ajoute la phrase que je rapportais plus haut : « Ils ont une drôle de manière de respecter la loi ! »
preuve d'une certaine pudeur. Bientôt trois coups retentissent et la voix du commissaire s'élève : « Au nom la loi, je vous somme d'ouvrir cette porte ! » Trois fois ces sommations sont faites inutilement.
Un temps de silence, puis les voix se font entendre derrière la petite porte du bas de la chapelle. Un instant plus tard une pesée était effectuée sur la porte qui, très solide et bien barricadée à l'intérieur, résista.
Il ne fallut pas moins de dix minutes aux crocheteurs pour la défoncer à coups acharnés de masse et de hache. Ah ! ces coups, comme ils résonnaient lugubrement dans la sonorité froide de la Chapelle dénudée. Rien ne dira, rien ne peut dire l'impression poignante, l'impression atroce qui étreignit tous les coeurs. Ah ! la bonne semence d'implacable haine jetée par le gouvernement dans âmes !
La porte cède enfin. M. Magre, M. Fraysse et M. Derré suivis des gendarmes pénètrent dans la chapelle dont les vitraux s'éclairent maintenant d'un faible jour.
L'expulsion
Ils s'avancent, tête nue, jusqu'au choeur dans l'enceinte duquel tout le monde est groupé, M. le Supérieur se tient devant le tabernacle prêt à emporter le Saint Sacrement.
« M. le Directeur des Cordeliers », demande nerveusement M. le Sous-Préfet.
«C'est moi », répond M. Le Fer de la Motte avec le plus grand calme.
M. Magre décline ses titres et qualités et signifie l'ordre d'expulsion.
Profondément ému, mais très maître de lui, M. le Supérieur prend alors la parole.
Au nom du fondateur de l'Ecole, M. Bertier, au nom de Monseigneur l'Evêque, au nom des Professeurs, et des Elèves, en son propre nom, au nom du Dieu chassé qui nous jugera tous, M. Le Fer de la Motte proteste énergiquement contre la mesure arbitraire qui frappe l'Ecole, contre la violation flagrante du droit. Il termine par les cris de : « Vire Dieu ! Vire le Christ ! » longuement répétés par les personnes présentes et qui retentissent triomphalement sous les voûtes.
M. le Sous-Préfet laisse parler M. le Supérieur sans un mot, sans un geste, faisant preuve d'une correction dont il eut le tort de se départir quelques instants plus tard .
Quand M. le Supérieur a terminé, M. Magre lui donne l'ordre de sortir.
« Je suis chez moi, répond M. Le Fer de la Motte, et ne céderai qu'à la violence ».
Le commissaire de police touche alors le bras du vaillant Supérieur qui tient en ses mains le Saint Sacrement.
Pendant toute cette scène pénible, une vingtaine de gendarmes, commandés par le capitaine Richer, se tiennent devant la balustrade du choeur prêts aux brutalités dont ils donnèrent si souvent des preuves ; Ils n'eurent pas à intervenir.
Le cortège des expulsés s'organisa pour porter le Saint-Sacrement à l'église Saint-Malo.
Le commissaire veut nous faire sortir par la porte défoncée par les crocheteurs. « Non, non, proteste M. le Supérieur, nous sortirons de chez nous par la grande porte » Et M.Derré dût, de ses mains, débarricader et ouvrir la grande porte de la chapelle. Le même incident se produit dans la cour : il faudrait, d'après eux, soitir par l'allée des cochons, qui leur servit d'entrée.
En termes cinglants, M. Le Fer de la Motte proteste encore et exige qu'on ouvre le portail de la place des Cordeliers. Ici M. Magre a le tort d'intervenir avec une rare maladresse : « Si vous insistez, dit-il, nous seront obligés d'abandonner la bienveillance dont nous avons fait preuve et d'avoir recours à la force. »
On ne pas de bienveillance à des gens chez lesquels on s'est introduit par effraction.
Mais M. le Supérieur ne cède pas et le commissaire doit appeler les soldats-crocheteurs pour enlever les barricades et l'ouvrir.
L'apparition du cortège est saluée par de nombreux cris de « Vive la liberté ! vive les Cordeliers ! » et la foule s'agenouille en pleurant au passage du Saint- Sacrement.
A la porte de l'Ecole se tient le vénéré curé de Saint-Sauveur qui a le regret de n'avoir pas pu pénétrer.
A l'église St-Malo
Une cérémonie de réparation a eu lieu à l'église St-Malo trop petite pour contenir l'énorme foule qui s'y pressait.
Après le chant du Miserere, le salut du Saint-Sacrement été donné par M. le Fer de la Motte.
Avant la bénédiction, M. le Curé de St-Malo est monté en chaire et s'est fait l'interprète de tous les catholiques en protestant contre l'iniquité commise, en remerciant prètres et religieuses de l'Ecole de leur dévouement à la jeunesse, en émettant l'espoir, partagé de tous, que les Cordeliers rentreront bientôt chez eux comme le veut le Droit et la Justice.