DOULOUREUX ÉPILOGUE
Au moment où je corrigeais les dernières épreuves de ce Bulletin, j'apprenais une nouvelle extrêmement renversante, la notification faite à Monsieur le Supérieur des Cordeliers par le Préfet des Côtes-du-Nord de fermer son établissement au plus tard, à la date du jeudi 31 octobre.
Cette nouvelle, éclatant comme un coup de foudre, presque au lendemain de la rentrée, produisit aux Cordeliers, en ville et dans tout le pays de Dinan, une très douloureuse Surprise.
Aussitôt que j'en eus connaissance, je courus à notre vieille École pour savoir ce qu'il eN était de tous ces bruits attristants qui se répétaient avec consternation de bouche en bouche. Là, j'eus la douleur d'apprendre qu'ils n'étaient malheureusement que trop fondés, et même je tus témoin, durant les cours instants que j'y passai, d'un spectacle qui me fendit l'âme et que de ma vie je n'oublierai.
C'était le déménagement, fait en toute hâte et sous une pluie froide, battante, du mobilier et du matériel de la Maison. Les cours étaient encombrées de voitures, de chariots, de tombereaux où étaient entassés, pêle-mêle, les objets les plus dissemblables.
A l'intérieur de l'Etablissement, règnait une fiévreuse activité. Professeurs, élèves, domestiques, chacun était à son poste de travail, chargé de l'enlèvement des objets qui lui étaient confiés. M. le Supérieur se multipliait avec une ardeur infatigable, se transportait d'un endroit à l'autre, surveillant et encourageant toutes les opérations. Ses traits, comme ceux de ses ouvriers, portaient l'empreinte d'une profonde douleur et accusaient une fatigue extrême.
Mais il n'y avait pas à hésiter ; il fallait absolument travailler de jour et de nuit. Moins de huit jours étaient accordés pour le déménagement. L'entrain, l'activité et l'énergie furent tels que, avant la date fixée pour l'évacuation, la besogne était terminée, sous les regards de la Ville de Dinan, indignée et écoeurée de la mesure arbitraire et violente prise contre les Cordeliers.
Sur ces entrefaites, les plus jeunes parmi les élèves furent renvoyés dans leurs familles. Seuls, restèrent dans l'Établissement les plus âgés, on compagnie de leurs Maîtres, attendant sans peur le jour de l'expulsion, car aux Cordeliers on était absolument décidé à ne sortir que devant la force armée.
Plusieurs jours se passèrent ainsi, entr'autres celui de la Toussaint où les coeurs n'étaient pas précisément à la joie, mais se sentaient quand même très encouragés, à la lecture de cette béatitude exprimée dans l'Évangile de la messe : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice et le bon droit » ; et le jour des morts dont le souvenir des souffrances au Purgatoire les aidait à se consoler et pour le soulagement desquels ils offraient généreusement leurs fatigues et leurs cruelles angoisses.
Enfin les sinistres exécuteurs se présentèrent. Ce fut le lundi 4 Novembre, à 6 heures du matin, et ce jour restera une date lugubre dans les Annales de nos chers Cordeliers. Il rappellera à la postérité (lui aura peine à y croire, qu'il fut témoin, au sein de la Ville de Dinan, si réputée de tous temps pour son libéralisme, du triomphe déshonorant de la force sur le droit, et de la violation la plus flagrante de la propriété.
Parmi les camarades, il en est beaucoup sans doute qui ont lu le récit détaillé des scènes lugubres de l'attentat abominable du 4 novembre dernier. Mais il peut se faire aussi qu'un certain nombre n'en aient pas eu connaissance. C'est, me semble-t-il, répondre à leur désir que consigner cette relation ici, à la fin du Bulletin, dont il sera un douloureux épilogue.
Je laisserai la parole à Monsieur René Pierre, directeur de l'Union Malouine et Dinannaise, qui raconte en témoin oculaire et d'une façon très intéressante, au numéro de son journal du Jeudi 7 Novembre, toutes les péripéties du drame si attristant de l'expulsion des Cordeliers. Qu'à ce propos, il me permette de lui dire que les Anciens Élèves lui sont très reconnaissants des marques de sympathie si affectueuses et si dévouées que, dans la circonstance, il a données à leur vieille Maison, à son distingué Supérieur et à ses Professeurs si intelligents.Après cette relation, viendra naturellement la lettre magnifique, noblement vengeresse du droit opprimé, cinglante, pour les tristes auteurs de l'attentat odieux commis contre la Maison des Cordeliers et très émouvante, dans laquelle Monseigneur notre Évêque exhale sa vive indignation et révèle les profonds déchirements de sonr coeur.
Si les Anciens pouvaient être consolés, ils trouveraient quelque adoucissement à leur cuisante douleur dans la lecture de cette lettre où l'on sent vibrer les accents d'une âme vraiment épiscopale et d'un attachement vif, indestructible aux Cordeliers.
Ils prient, Sa Grandeur, par l'intermédiaire du Secrétaire de leur Association Amicale, de vouloir bien agréer l'hommage de leur très respectueuse et très cordiale gratitude, et croire au très grand honneur qui leur est fait de voir en tête de leur liste son nom vénéré.
L'existence de notre Association Amicale ne saurait être compromise par le coup terrible qui vient de frapper nos Cordeliers. Ce sera, au contraire, plus que jamais, le moment de nous serrer les uns auprès des autres, de soutenir de nos plus chaudes sympathies, et au besoin de nos offrandes généreuses, une Maison que reconstitue dans d'autres locaux l'énergie indomptable de M. le chanoine Le Fer de la Motte, jusqu'au jour peu éloigné, nous l'espérons, où les légitimes revendications de la propriété triompheront et où se rouvriront les portes de nos chers Cordeliers.